Un « code Maritain » à Sodoma ? Une erreur de perspective historique

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Per gentile concessione dell’autore, pubblichiamo un articolo che uscirà in questi giorni su La Croix

Frédéric Martel accorde une grande importance au philosophe Jacques Maritain (1882-1973), au point d’en faire la clé interprétative de « Sodoma » : « Pour comprendre le Vatican et l’Église catholique, au temps de Paul VI comme d’aujourd’hui, Jacques Maritain est une bonne porte d’entrée. J’ai découvert peu à peu l’importance de ce codex, ce mot de passe complexe et secret, véritable clé de lecture de Sodoma. Le code Maritain » (p. 187). Dès le premier chapitre, Martel incluait Maritain dans une galerie d’« auteurs homosexuels » qui va de Proust à Pasolini et de Julien Green à Roland Barthes. Dans l’épilogue, l’auteur établit une typologie des clercs-gays et se sert de Maritain pour caractériser le premier type : « Le modèle vierge folle’, fait d’ascétisme et de sublimation, c’est celui qui caractérise Jacques Maritain, François Mauriac, Jean Guitton et peut-être aussi quelques papes récents ». Il s’agirait « d’homophiles contrariés », qui ont « choisi la religion pour ne pas céder à la chair ; et la soutane pour échapper à leurs inclinations. L’amour d’amitié est leur penchant naturel. On peut penser qu’ils ne sont guère passés à l’acte » (p. 605-606). Martel consacre un chapitre (le 7) à définir le « code Maritain » : l’homosexualité sublimée ou refoulée à travers la chasteté conjugale ou sacerdotale se traduirait par une « homophilie », qui deviendrait in fine « homophobie intériorisée ». Martel aligne les noms des papes (p. 192) et des cardinaux de curie (p. 185-187), qui partageraient ce « code Maritain » : « On ne peut comprendre les papes Jean XXIII, Paul VI et Benoît XVI, ni la majorité des cardinaux de la curie romaine, si on ne décrypte pas le maritainisme comme une donnée intime sublimée » (p. 192). Paul VI aurait ainsi été « séduit » par Maritain (p. 188). En de beaux amalgames, Martel remonte de Maritain à Proust, au sujet de quelques cardinaux d’un âge avancé : tel cardinal « me dit qu’il va emporter les livres de Maritain avec lui dans la maison du sud de la France, où il compte prendre sa retraite, différée depuis vingt ans. À la recherche du temps perdu, le cardinal prendra seulement une partie de ses livres » (p. 189). Étant donné l’importance doctrinale, politique, métaphysique de l’œuvre de Maritain au XXe siècle,  si un cardinal lecteur de Maritain devient aussitôt, par code, gay friendly, sinon openly gay, on arrive naturellement à 100% de cardinaux gay…

  1. Martel souligne la nécessité de « remonter aux matrices anciennes, bien qu’elles nous semblent d’un autre temps » (p. 199). Il entend devenir historien, et c’est là que les choses se gâtent. Autant un historien de métier n’a en effet, sur le plan épistémologique, rien à dire sur l’enquête produite par Martel, assise pour l’essentiel sur des entretiens et sur des procédés d’écriture très littéraires (allusions, associations, name-dropping), autant, au sujet de l’analyse du « code Maritain », un historien a le devoir de clarifier certains points. Sous la plume de Martel, erreurs factuelles, ignorance de la bibliographie, anachronismes conduisent à des affirmations à la fois naïves, cocasses et réfutables. Les questions sérieuses que Martel soulève et auxquelles il répond de manière outrancière, méritaient pourtant plus de finesse. De ces outrances, nous ne donnerons que quelques exemples : « Avec cette sorte d’air de sagesse qui plaît tant à son entourage efféminé, le philosophe disserte jusqu’à plus soif du péché homosexuel et lance des ‘Je vous aime’ à ses jeunes amis qu’il appelle ses ‘filleuls’ » (p. 187). « L’homosexualité est l’une des idées fixes de Maritain, comme en témoigne sa correspondance aujourd’hui publiée » (p. 191) ; « Jacques Maritain ne s’est jamais consolé de la disparition de l’être aimé », à savoir Ernest Psichari, « le grand amour de jeunesse », qui serait « l’Eurydice » du philosophe (p. 199)…

Frédéric Martel, sur le plan historique et éditorial, est sous la dépendance de Jean-Luc Barré, auteur d’une biographie de Maritain (publiée en 1995, rééditée en 2009), et éditeur et ardent promoteur de Sodoma. Depuis la parution de cette biographie, ont pourtant été publiés de nombreux ouvrages historiques (ceux de Philippe Chenaux, Jean-Dominique Durand, Michel Fourcade, Michel Bressolette, Sylvain Guéna, René Mougel par exemple), de nombreuses correspondances, ainsi que des catalogues d’exposition (Maritain et les artistes. Rouault, Cocteau, Chagall, 2016), avec des lettres de Cocteau et de Sachs, mais aussi de Rouault, Chagall et Jean Hugo. Barré et Martel n’ont aucune connaissance des travaux universitaires édités depuis plus de 20 ans, qui nuanceraient pourtant très sérieusement leur interprétation gay du monde Maritain.

L’analyse de F. Martel est de ce fait truffée d’erreurs. Non, Raïssa Maritain n’est pas comme la cousine et « l’épouse » d’André Gide (p. 190) : avec Jacques, elle accueille et accompagne les « convertis de Meudon », dont elle est parfois la marraine (Sachs). Non, la correspondance Maritain-Psichari n’a pas été « publiée récemment », et il ne s’agit pas – tant s’en faut – de « 175 lettres d’amour » (p. 197). Non, Maritain ne s’est pas rendu « sur les traces de Psichari jusqu’en Afrique » (p. 199) – il s’y est simplement arrêté lors d’une escale, alors qu’il était en route vers l’Amérique du Sud. Non, la sociabilité de Maritain n’est pas que celle des « catholiques célibataires, des intellectuels homosexuels et des jeunes éphèbes » « reçus dans de grandes effusions d’hospitalité » (p. 187) : on est certes là au temps des années folles, et si Maritain reçoit en effet des homosexuels cocaïnomanes (les deux questions sont alors liées), il y a cependant dans le salon des Maritain des femmes –beaucoup du reste comme en atteste sa correspondance ! –, des catholiques mariés, des orthodoxes, des juifs, des protestants, des divorcés, des pères de famille nombreuse, etc. Non, les « filleuls » ne sont pas un nom de code pour les éphèbes qui « fréquentent » le milieu Maritain : il s’agit des « filleuls », au nombre de 80 environ, au sens religieux du terme. Non, Maritain n’a pas « préféré détruire ses carnets de notes intimes pour éviter que ses biographes ne s’aventurent trop loin ». Ces carnets sont en cours de publication, depuis cinq ans, dans les Cahiers Maritain

L’analyse de Martel est également pleine d’anachronismes. Martel interprète les fragments très choisis de la correspondance Maritain-Psichari échangée en 1899 – c’est-à-dire avant Proust et avant Freud – selon les codes gays de la période postérieure à la révolution sexuelle et au « mariage pour tous ». Il considère en outre que les enjeux homosexuels du milieu Maritain étaient connus du public, alors que précisément il faut attendre la publication des correspondances intégrales avec Green (1982), avec Cocteau (1994), avec Journet (1996, pour les années 1920), avec Sachs (2003), et celle des carnets personnels de Jacques (2014-aujourd’hui), pour commencer à préciser les tenants et aboutissants de la question. Martel sur-interprète certains textes qu’il mobilise pour sa cause. La correspondance équivoque que Maritain échange avec Psichari en 1899 exigeait d’être contextualisée et remise en perspective par la centaine de lettres des quinze années suivantes, dont quelques-unes sont assez violentes entre les deux amis. Martel suborne en un sens ses témoins et invente un corpus documentaire qui, affirme-t-il, est publié alors qu’il ne l’est pas, et dont il biaise l’interprétation, sans cependant considérer toute la documentation existante.

En historien, il faut donc juger les pages de F. Martel pour ce qu’elles sont : très fragiles, et même nulles. Si le reste du volume est bâti selon les mêmes procédés, sur la base de témoignages tronqués et d’amalgames, cela n’est pas sans poser un vrai problème de méthode. Quoi qu’il en soit, en historien, il faut surtout souhaiter que les débats autour de l’homosexualité dans le milieu Maritain – un beau sujet – ne reposent pas seulement sur des procédés militants, dans une perspective de scandale médiatique délibéré, mais puissent enfin être posés, avec finesse, sur une base documentaire intégrale.

 

Florian Michel Université Paris 1 Panthéon Sorbonne